Entretien à propos de la collection « Textes du XXe siècle », créée à l’automne 1985

Libération, 24 mars 1987
Propos recueillis par Antoine de Gaudemar, à propos de la collection « Textes du XXe siècle », créée à l’automne 1985.

Cela faisait dix ans que je rêvais de publier des savants comme on publie des écrivains. De renouer avec la tradition de l’essai bref, incisif et incitateur. Et de cultiver un éclectisme qui reflète celui des bonnes librairies, quand on déambule dans les rayons de littérature, de sciences humaines ou d’histoire. Pour moi, le bonheur d’avoir publié Georges Perec, Nicole Loraux et Marcel Detienne, de publier très prochainement Georges Charachidzé et Florence Delay, c’est de montrer qu’il existe des érudits qui, avec leur savoir, fabriquent de la fiction, et tentent de comprendre la part de fiction que porte leur recherche. J’ai souvent entendu autour de moi des historiens, des sociologues me dire : si j’avais pu écrire comme Stendhal, je ne me serais pas appliqué à publier mes fiches. Or, il y a toujours eu des grands chercheurs qui étaient aussi de superbes écrivains, de Michelet à Lévi-Strauss en passant par Dumézil. Le rêve de cette collection est effectivement de publier ce type de texte où le savoir est porté au lecteur par ce besoin qui consiste, pour avancer dans une recherche ou dans une pensée, à en faire en quelque sorte le récit.

Pourquoi avoir appelé cette collection « Textes du XXe siècle » ? 

On m’a souvent fait remarquer que cela faisait preuve d’une belle assurance, sinon d’une certaine prétention. Je ne suis pas sûr que les sciences humaines aujourd’hui fassent autre chose que le programme élaboré au XIXe siècle. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi ce titre : j’espère, peut-être vainement, éditer quelques essais qui soient autant de modestes tentatives pour sortir du XIXe siècle.

Des savants, on attend généralement des gros livres. Or ici, ce sont de tout petits ouvrages.

Oui, et ce n’était d’ailleurs pas évident ! On sait que les livres très chers et très gros se vendent très bien, même s’ils ne sont pas lus, parce qu’ils sont une garantie de savoir. Et précisément parce qu’ils sont très gros, on n’a aucune culpabilité à ne pas les lire. Un livre de cent pages à moins de cinquante francs, c’est d’une certaine manière beaucoup plus difficile. Certains libraires auraient même dit qu’un livre de Jacques Le Goff de moins de cinquante pages, ce n’était pas sérieux !

Des chercheurs ont-ils refusé l’exercice que vous leur proposiez ?

Aucun. Au contraire, tous ont été excité par la possibilité que je leur offrais d’aller peut-être plus immédiatement au cœur d’un problème qui les passionnait.

À l’exception du texte d’Ernst Cassirer qui est traduit de l’allemand, vous n’avez publié que des auteurs français. Est-ce un choix délibéré ?

Non. Je publierai bientôt les textes de chercheurs européens et américains. Le succès à l’étranger de la collection montre qu’elle doit s’ouvrir à de nouveaux horizons. Sans doute est-il moins cher de traduire des livres courts que des longs mais c’est aussi parce qu’il existe ailleurs, en Allemagne, en Espagne et même au Japon, des collections capables d’accueillir ce type de textes.

Quels sont les prochains titres à paraître ?

Petites formes en prose après Edison de Florence Delay et La mémoire indo-européenne du Caucase de Georges Charachidzé. En avril.