Michel Deguy, À ce qui n’en finit pas

Le thrène est un chant funèbre accompagné de danses.

Te survivre ne va pas de soi.Je ne crois à aucune survie hors celle qui est la mienne pour aujourd’hui et qui reprend la peine au réveil.

Je ne crois à aucun commerce avec les morts hormis celui que j’entretiens avec ton empreinte en moi.

Je ne crois à aucune vie éternelle, nous ne nous retrouverons jamais nulle part, et c’est précisément ce défoncement du futur qu’aucun travail de deuil ne remblaiera en quoi consiste la tristesse, cette tristesse qui disparaîtra à son tour avec « moi ».

Il y a un mois mourait ma femme. Je ne peux dire tu mourais, d’un tu affolant, sans destinataire ; et je dis bien « mourait », non pas dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais « mourait », comme si c’était un verbe, comme s’il y avait un sujet à ce verbe parmi d’autres.

Le livre sera non paginé parce que chaque page, ou presque, pourrait être la première, ou la nième. Tout recommence à chaque page ; tout finit à chaque page.

M. D.

224 p., janvier 1995 — EAN 9782020217651
Une édition revue et augmentée a paru dans « La Librairie du XXIe siècle » en novembre 2017 (240 p., EAN 9782021372922).

Antoine de Gaudemar, Libération, « Ciel de thrène« , 2 février 1995 : Dédié à sa femme «disparue en mort le 17 janvier 1994», A ce qui n’en finit pas de Michel Deguy est un thrène, c’est-à-dire un chant funèbre accompagné de danses, que les Grecs anciens exécutaient en hommage à un défunt illustre. Chant-poème sinon chorégraphie de la douleur commencé un mois après cette mort, A ce qui n’en finit pas tente de dire le deuil : «Quelqu’un a été et n’est plus; j’atteste cette existence. A été en étant aimé. Chacun est menacé du même sort.»

Fait d’une centaine de courts fragments qui n’excèdent que très rarement deux pages, le livre n’est pas paginé, «parce que chaque page, ou presque, pourrait être la première, ou la nième. Il n’y a pas de série ordinale. Tout recommence à chaque page; tout finit à chaque page». En même temps qu’elle le révèle brutalement, la mort abolit le temps: comment continuer dans l’absence, la «dématérialisation», comment retrouver un emploi du temps, et la force? Ne s’agit-il pas au contraire, dans la pénombre de l’appartement, rideaux tirés et lit défait, de rester dans l’ultime moment de l’effacement, de cultiver le deuil ­ «il n’y a pas de sens à faire son deuil du deuil» ­, craignant comme un sacrilège le moment du retour contraint à la vie normale et donc du début de l’accommodement avec l’inacceptable: «après quelques semaines ­ peu de mois mais déjà beaucoup de semaines ­ j’ai besoin de ne pas changer les idées, ne pas augmenter la distance, pas accumuler, brouillant le sillage, des jours, des écrans, des blocs, comme quand on veut semer un ennemi qui nous piste, entre ton lit de mort en quoi ton lit de vivante s’était changé peu à peu, radeau, barque égyptienne pour la tombe, avec la pharmacie, les livres, les journaux, les linges, le téléphone, les cuvettes, les étoffes, les ciseaux, les cotons, les seringues…»

Quarante ans de mariage mais l’amour, contrairement à ce qu’on dit, n’est pas plus fort que la mort, même si «c’est lui le seul témoin qu’il y a de l’existence». Un existence ordinaire, souvent difficile. La mort n’idéalise pas la vie passée. Dresser une stèle, mais sans détour, sans réécrire l’histoire. «Je relate que la vie conjugale fut contentieuse, violente, impossible. J’ai souffert du mariage comme personne, comme beaucoup ­ comme tout le monde?» Ce qu’un homme marié, ajoute l’auteur, «aura désiré le plus souvent, le plus obsessivement, c’est la séparation; la séparation fréquente, puis la séparation». L’événement permet aussi d’autres prises de conscience, plus banales: le silence de vieux amis qu’on croyait si proches, alors que bouleversent deux lignes de condoléances «inattendues, venues de loin»; la «prestidigitation du deuil», qui fait que «le décédé de nos âges est expulsé», escamoté vite fait bien fait; l’impossibilité de prendre l’avenue qui monte à l’hôpital, devenue «le couloir de cette mort»; le silence des médecins après, aucun mot, aucune lettre: «je sais bien que c’est quasiment déontologique… Je sais bien mais quand même.»

Au terme de l’épitaphe, dont ce livre pudique et déchiré pourrait donner les cent et une versions possibles, vient donc l’heure de survivre. Ce qui «ne va pas de soi», loin de là, car encore faudrait-il croire à quelque «commerce avec les morts hormis celui que j’entretiens avec ton empreinte en moi». Survivre sans elle, «qui m’a encore donné un livre en mourant, après m’avoir donné des livres en vivant», et découvrir, en relisant Baudelaire, la terrible vérité de l’incipit du Vin des assassins: «Ma femme est morte je suis libre.» Libre de quoi? demande Michel Deguy, veuf, inconsolé, souvent cruel avec lui-même. «Libre, de cette liberté que les deux, se conjoignant, se promettaient de s’aliéner, rêvaient de partager comme l’impossible de leur condition; libre de ne plus faire le mal qui trahissait cette promesse: l’étrange refus d’amour, refus d’incarnation, refus de l’intime, refus de la condition, de la proximité, au profit de chimères. Libre de reconnaître enfin l’irréparable.»