Olivier Rolin, Suite à l’hôtel Crystal

Les histoires rassemblées ici ont pour point commun de se dérouler dans des chambres d’hôtel, de Brive-la-Gaillarde à Buenos Aires, de Miami à Tokyo en passant par maints autres lieux. Parmi les protagonistes : une femme fatale, un ex-colonel de l’armée soviétique, boxeur et trafiquant d’armes, un marin grec contrebandier, un poète syrien alcoolique, une strip-teaseuse turque, un escroc anglais, une héritière américaine, un tueur roumain, un ingénieux ingénieur tchèque, des espions, dictateurs, terroristes, imams, cardinaux, écrivains etc. Le monde, quoi. Elles ont été trouvées fortuitement, griffonnées sur des supports variés (pages de garde déchirées, cartes postales, plans de villes, menus, faux papiers d’identité, etc.), dans une valise abandonnée. On se perd en conjectures sur ce qu’eût été, achevé, le livre dont elles sont apparemment des fragments : autobiographie, roman d’aventures, guide des hôtels du monde, écrit apocryphe de Georges Perec ? Les conditions quelque peu rocambolesques dans lesquelles elles ont été découvertes ont même fait naître chez certains le soupçon d’une supercherie.

septembre 2004, 256 pages, EAN 9782020573290 — Lire un extrait en pdf

Voir Olivier Rolin & Cie, Rooms, 2006.

Lire, dans Circus 2 (Seuil, Fiction & Cie, septembre 2012, p. 515-516), l’Avertissement d’Olivier Rolin qui explicite les circonstances dans lesquelles est né ce livre : Suite à l’hôtel Crystal est né de quelques hasards. Je partageais avec Maurice Olender un bureau étroit et encombré au rez-de-chaussée du 27 rue Jacob, qui était en ce temps-là le siège du Seuil. L’exiguïté de notre commune installation nous rapprocha d’abord, par force, de l’estime s’en suivit, qui finit assez vite par déboucher sur l’idée d’un livre dans sa « Librairie du XXIe siècle». Je m’astreignais à l’époque à faire, de chaque chambre d’hôtel où je passais, une description minutieuse. C’était un exercice de gymnastique lexicale (assouplissement, musculation) du genre de ceux que Perec recommande dans Espèces d’espaces : « Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne. » Je n’imaginais pas, naturellement, publier jamais ces descriptions, à peu près aussi séduisantes que des constats d’huissier. Mais si, dans ce cadre aride, on imaginait une aventure loufoque, parodique, excentrique ? Si, en somme, après avoir épuisé la place Saint-Sulpice (au prix, parfois, d’un certain ennui, noté dans le texte : « Lassitude des yeux. Lassitude des mots »), on y faisait passer, précédé de quatre- vingt-onze motards, le mikado dans une Rolls-Royce vert pomme ? Telle fut l’origine de l’hôtel Crystal.
Être publié dans la « Librairie… » m’honore, non seulement parce que c’est à mes yeux, par sa sobriété classique, la plus belle couverture de l’édition française, mais surtout parce qu’on y trouve des noms comme ceux de Paul Celan ou de Georges Perec à qui (ce dernier) ce livre est une sorte d’hommage ludique. Le curieux est que Suite à l’hôtel Crystal, né fortuitement et par jeu, a eu une descendance : Rooms et Bakou, derniers jours, livres qui pourraient légitimement s’appeler, l’un comme l’autre, Suite à l’hôtel Crystal (suite). Le principe de cette germination se trouve dans la vingt-deuxième chambre, où je me donne la mort. Ainsi, contrairement à Borges dont un des chistes consistait à dire qu’il ne savait rien de lui, ne connaissant même pas la date de sa mort, je pouvais faire figurer sur le rabat du livre une notice biographique parfaitement bouclée : 

Le dossier critique de Circus 2 cite, p.671-677, trois articles dont nous ne donnons ici que de courts extraits :

Chambres d’échos, Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 18 novembre 2004 : « Cela s’intitule Suite à l’hôtel Crystal et chaque terme ici vaut son pesant de sens. À commencer par cette « suite », qui semble logiquement relever du lexique hôtelier, mais pourrait tout aussi bien se lire comme la prolongation de quelque chose, par exemple le matériau rassemblé pour un livre qui jamais n’advint, ou encore comme référence à une pièce musicale à la façon de Bach : reprise d’un thème en d’infinies variations. Le livre d’Olivier Rolin est présenté sous l’appellation de « roman ». L’on est donc en droit de s’attendre à quelques surprises. Et cela ne manque pas en effet de se produire, pour l’un de ces plaisirs de lecture nés en même temps d’un jeu initié par l’auteur, de la continuation d’un héritage et du brassage d’une considérable culture littéraire. Ce qui fait des quarante-trois textes de la « suite » un objet littéraire parfaitement singulier.
Inspiré par Georges Perec, qui dans Espèces d’espaces avait conçu l’idée d’écrire un livre sur tous les lieux où il avait dormi (« l’espace de la chambre fonctionne chez moi comme une madeleine proustienne »), Olivier Rolin a donc entrepris de très exactement évoquer des chambres d’hôtel du monde entier, qu’il occupa lors de ses voyages, et de raconter des histoires en relation avec celles-ci. Trente-neuf fois de suite, il citera un nom d’hôtel, donnera l’adresse dans une ville et un numéro de chambre, puis ouvrira la porte palière, décrira à la façon d’un procès-verbal d’huissier une entrée puis une chambre, précisera leurs dimensions, les couleurs des peintures ou des revêtements muraux, établira scrupuleusement la liste et l’emplacement des pièces de mobilier et des éléments décoratifs, définira la nature de la vue depuis la fenêtre, puis narrera quelque aventure à double, ou même triple tiroir qui lui viendra à l’esprit. (…) »

Pochade et puzzle, Nobert Czarny, La Quinzaine littéraire, 1er octobre 2004 : «  Celui qui ne lève pas le cul de sa chaise, croire que l’alpinisme existe lui coûte. » L’aphorisme est d’Olivier Rolin, presque au terme de son dernier roman, et à lire Suite à l’hôtel Crystal, on peut en effet s’interroger sur l’alpinisme ou sur la chaise sur laquelle nous gardons le cul assis. Autant le dire d’emblée, Rolin s’est bien amusé. Et c’est tant mieux. (…) »

Homme de chambre, Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles, 29 septembre 2004 : «  Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi… » Le propos n’est pas d’Olivier Rolin, mais de Georges Perec, au début du troisième chapitre d’Espèces d’espaces, ce livre merveilleux qui s’élargit de « La page » à « L’espace » en passant par « La chambre ». Suite à l’hôtel Crystal, le nouveau roman de Rolin, a justement failli s’appeler Rooms, en écho à un protocole péréquien dont l’écrivain a fait une manière de gymnastique : décrire avec le plus d’exactitude possible le lieu où l’on dort – où l’on boit, où il arrive qu’on lise et même, si tout va bien, qu’on ne se couche pas seul. 
Fidèle disciple de Cendrars et de Larbaud, l’auteur de Port-Soudan a beaucoup bourlingué : son catalogue de chambres d’hôtel se révèle donc particulièrement copieux, qui peut nous promener sans peine de Montélimar à Miami via Moscou et Mexico… Mais cela suffit-il à transformer ses Polaroid de voyage en roman d’aventures ? Si Suite à l’hôtel Crystal est un formidable hommage à Perec, ce n’est pas seulement parce qu’il reprend, en quarante-trois chapitres numérotés et (presque) autant de chambres visitées, l’idée d’une fiction organisée comme le plan d’un architecte : le mode d’emploi d’une vie qu’on récapitule en passant d’une pièce à l’autre, au risque parfois de se retrouver devant une porte condamnée. Rolin emprunte également à Perec le goût du romanesque le plus débridé, le plaisir presque cuistre du détournement littéraire et l’art de l’autobiographie déguisée, plus délicate peut-être qu’il n’y paraît. Son roman se lit en tout cas comme un guide ludique, volontiers farcesque, où l’on embarque pour des destinations variées.
Au départ de l’aventure, il y a les papiers retrouvés d’un certain… Olivier Rolin, personnage qui ressemble fort à l’écrivain, mais dont on nous dit qu’il serait mort en 2009, laissant des documents en vrac en vue d’un livre futur. Suite à l’hôtel Crystal se présente ainsi comme la reconstitution posthume d’un ouvrage hypothétique, dont les notes en bas de page tenteront d’élucider les mystères, sur le ton parodique de l’édition savante : c’est au Perec de Cantatrix sopranica L. qu’un Rolin un peu potache fait ici un clin d’œil, s’amusant à transformer le faux appareil critique en jeu de pistes amical, où l’on apercevra – entre autres – ses compères romanciers Patrick Deville ou Antoine Volodine. (…) »

Presse (Sélection) :

Le Soir, Pascale Haubruge, 19 novembre 2004 : « Dans un récit loufoque à souhait,〈Olivier Rolin〉mêle, à la Perec, descriptions de chambres d’hôtel et burlesque romanesque. C’est un roman, dit la couverture. Mais c’est plus sûrement, et joyeusement, une aventure oulipienne à cheval entre fiction et vécu. Suite à l’hôtel Crystal nous ouvre ludiquement les portes de chambres d’hôtel où Olivier Rolin s’est arrêté ces dernières années.
Pendant quatre ans, effrayé par une impression de tout oublier, nous a dévoilé l’intéressé, de passage à Bruxelles, je me suis efforcé de faire la description des chambres d’hôtel par lesquelles je passais. Je me disais qu’au moins, quand j’aurais tout oublié, je me souviendrais de ça. C’était aussi un exercice à la Perec, une gymnastique des mots. L’auteur de La vie mode d’emploi a aussi offert à l’écrivain un argument romanesque de choix : Suite à l’hôtel Crystal se présente comme la réalisation d’un projet abandonné par Perec. Ce dernier voulait faire l’inventaire de tous les lieux où il avait dormi. Ce qu’entreprennent aujourd’hui Rolin et… Rolin, son double de papier. Ils le font la plume alerte, le goût des chausse-trappes pour boussole, et le mot joueur jusqu’en note de bas de page. (…) »

L’Orient Littéraire, Charif Majdalani, « Chambres avec vue sur le monde », septembre 2006 : « Olivier Rolin est un écrivain pour qui le monde existe. Dans la plupart de ses livres, il a souci d’en dresser le portrait, d’en raconter l’inlassable et somptueuse routine, de faire l’inventaire de ses splendeurs, et de ses innombrables et infinies misères. Mais Rolin a aussi une autre grande préoccupation, celle qui consiste à solder les comptes du XXe siècle, notamment ceux de l’échec des grandes utopies qui firent croire pendant des décennies que l’histoire avait un sens, que le monde était transformable par la volonté des hommes et qu’il allait de ce fait vers un avenir meilleur. La plupart des romans de Rolin mettent ainsi en scène d’anciens militants de causes perdues confrontés aux défaites de leurs croyances et au devoir de vivre dans un monde sans but, dénué de sens, « posthistorique » pour reprendre un terme du romancier sud-africain J.M. Coetzee – cette thématique de l’échec politique se trouvant sans fin redoublée par celle, récurrente, de l’échec amoureux et, de manière plus sourde, de l’échec de toute réelle entreprise littéraire.
En 2004, Olivier Rolin publie Suite à l’Hôtel Crystal, son septième roman (…), une suite de petits récits sans rapport apparent les uns avec les autres, sauf qu’il est admis, par un pacte préliminaire mystérieux avec le lecteur, que le narrateur est le même pour tous, une sorte d’agent secret ayant eu à faire avec toutes les sombres affaires du monde d’aujourd’hui. Tous ces récits se présentent par ailleurs exactement de la même manière : une description de chambre d’hôtel (il y en a des dizaines, dans tous les coins du monde, de Coimbra à Helsinki, de Mexico à Cotonou, en passant par Beyrouth – Hôtel Cavalier –, Khatanga dans le pôle Nord, Port-Saïd ou Buenos Aires…), dans le cadre de laquelle le narrateur vit une étrange histoire liée, de près ou de loin, à des affaires louches, à d’incroyables trafics et à des règlements de comptes entre groupes mafieux ou intégristes. Quasi rabelaisien, plein de cocasseries, drôle et ironique, proche par moment du Graham Green de Notre agent à La Havane, cet ensemble d’histoires apparaît, au fur et à mesure qu’on y avance, comme une véritable satire du devenir lamentable du monde contemporain désormais livré aux trafics de toutes sortes entre des groupes et des mafias plus puissants que les États, ou détenant eux-mêmes le pouvoir dans bien des pays de la planète et gouvernant en sous-main le monde entier.
Suite à l’Hôtel Crystal est un roman si étonnant par sa forme et sa conception même que, dès sa parution, une série d’écrivains et de poètes se mettent d’accord pour faire un livre qui en serait comme un remake et dans lequel chacun d’entre eux écrirait un texte sur le modèle de ceux de la Suite. L’initiative prend vite forme et donne lieu, en 2006, à la parution de Rooms, une initiative éditoriale singulière à laquelle ils sont vingt-huit à participer, de Patrick Grainville à Jorge Semprun, de Michel Deguy à Pierre Michon, de Jean-Philippe Toussaint à Antoine Volodine, en passant par Jean Echenoz, Emmanuel Carrère, Bernard Comment, Mathias Enard et bien d’autres (…) ».