Velcheru Narayana Rao, David Shulman, Sanjay Subrahmanyam, Textures du temps. Écrire l’histoire en Inde

L’Inde profonde serait ancrée dans un univers de mythes, hors de toute temporalité. La conscience historique n’y serait apparue que soudainement, grâce à sa colonisation par les Britanniques au XVIIIe siècle. Telle est l’idée reçue mise à l’épreuve dans cet ouvrage né de la rencontre entre trois éminents spécialistes de l’Inde. Polémique, ce livre bouscule les nouvelles formes d’orthodoxie nées des Post-Colonial Studies.Pour fracturer quelques-uns des préjugés les plus tenaces sur la sagesse de l’Inde médiévale et prémoderne, les auteurs s’interrogent sur l’histoire comme genre littéraire. L’enquête porte sur la littérature indienne écrite entre le XVIe et le XVIIIe siècle dans les petites villes du sud de l’Inde.

Leur hypothèse : le discours historique n’est pas inscrit dans un récit particulier et aucun genre n’est assigné de manière exclusive à l’histoire. Au contraire, la texture du temps se formule dans le genre qui s’impose à une période. Si « les Purana sont la forme littéraire dominante, l’histoire sera écrite à la manière des Purana ».

Ce livre invite le lecteur à «écouter» les textes. À entendre leur texture qui «nous mène au cœur de la chaîne et de la trame et nous demande d’être attentifs à chacun de leurs fils».

Le concept original de « texture » vise à remplacer l’idée qu’écrire l’histoire serait l’affaire d’un genre unique. Ce livre relance ainsi le débat qui touche aux formes de l’écriture de l’histoire à l’époque moderne.

traduit de l’anglais par Marie Fourcade
septembre 2004, 418 pages — EAN 9782020481038
 
  • Portrait de « Sanjay Subrahmanyam, voyageur perpétuel », par Daniel Bermond, dans L’Histoire (octobre 2011) : « Entre l’Orient et l’Europe, l’affaire est embrouillée depuis les origines. Des mythes ont longtemps peuplé l’imaginaire des Occidentaux au point d’altérer la vision prêtée à ces navigateurs embarqués à Séville, Lisbonne ou Saint-Malo pour les Indes orientales qui les faisaient rêver. Qu’allaient-ils y chercher et qu’ont-ils vraiment vu ? Il fallait une mise au point. (…) Biographe peu conformiste de Vasco de Gama, historien de l’Asie du Sud des XVIe et XVIIe siècles et de l’empire colonial portugais en Asie, (…) drogman de notre temps jonglant d’un idiome à l’autre, (Sanjay Subrahmanyam était tout désigné) pour remettre un peu de raison dans une fantasmagorie délirante et confuse. (…) À 50 ans, Sanjay Subrahmanyam est devenu une icône de cette histoire ouverte aux sources les plus diverses : la « World History », a-t-on résumé. Disons-le d’emblée, l’intéressé ne se reconnaît guère dans cette expression « trop floue », à laquelle il préfère celle d’« histoires connectées ». En 1994, il est appelé à l’École des hautes études en sciences sociales par Denys Lombard (…). Sanjay Subrahmanyam sait qu’il est en terrain de connaissance. « Ce que l’on nommait « les aires culturelles » à l’École, les « area studies » pour les Anglo-Saxons, c’était pour moi cette histoire qui, sans tourner le dos à l’Europe, cherchait au contraire à mieux la comprendre en puisant hors de sa sphère des archives qui portaient sur elle un regard décentré. » (…) Telles qu’il les entend, les « histoires connectées » permettent de dépasser les vieux schémas ancrés dans les mentalités (…). »

« L’archive est polyglotte », entretien avec Sanjay Subrahmanyam, La Vie des idées, 27 janvier 2012.