Paul Celan et Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur. Correspondance

Les deux êtres qui se rencontrent dans la Vienne de 1948 encore occupée par les troupes alliées, sont issus de cultures et d’horizons différents, voire opposés : Ingeborg Bachmann est la fille d’un instituteur, protestant, ayant adhéré au parti nazi autrichien avant même l’accession de Hitler à la chancellerie du Reich (1932) ; Paul Celan, né dans une famille juive de langue allemande de Czernowitz, au nord de la Roumanie, a perdu ses deux parents dans un camp allemand et a connu l’internement en camp de travail roumain pendant deux ans.

Cette différence tout comme la tension pour la dépasser, le désir et la volonté de renouer sans cesse le dialogue par delà les malentendus et les conflits déterminent leur relation et la correspondance qu’ils échangent du premier jour, en mai 1948, où Paul Celan fait cadeau d’un poème à Ingeborg Bachmann jusqu’à la dernière lettre adressée en 1967.

L’écriture est au centre de la vie de chacun des correspondants, dont les noms apparaissent dans les comptes rendus critiques, dès le début des années 1950, souvent au sein d’une même phrase, comme étant ceux des représentants les plus importants de la poésie lyrique allemande de l’après-guerre.

Mais écrire n’est pas chose simple, ni pour l’un ni pour l’autre – et écrire des lettres n’est pas moins difficile. L’imperfection du dire, la lutte avec les mots, la révolte contre le mutisme, occupent une place centrale dans cet échange épistolaire.

traduction de l’allemand Bertrand Badiou
octobre 2011, 464 pages — EAN 9782020970235

• Christine Lecerf, « Lettres d’amour en poésie« , Le Monde, 10 novembre 2011 : « Le grand poète de langue allemande Paul Celan et son alter ego Ingeborg Bachmann se sont aimés et déchirés par oeuvre et courrier interposés.
Ils se rencontrent un jour de mai 1948, à Vienne, en Autriche, chez le peintre Edgar Jené. Le poète Paul Celan a 27 ans, il arrive de Roumanie. Banni, il a survécu à l’internement et a perdu son père et sa mère dans les camps. La poétesse Ingeborg Bachmann en a 21. Perdue, elle arrive de Carinthie, où son père fut dès la première heure un membre actif du parti nazi. Ils se promènent dans la ville dévastée tels deux errants ensorcelés. Pour Bachmann, qui a conscience de vivre parmi les fous et les assassins, leur histoire ressemble à un conte. (…) Des années après, il lui écrira : Tu étais, quand je t’ai rencontrée, les deux pour moi : le sensuel et le spirituel. C’est à jamais inséparable, Ingeborg. Entre Paris, où Celan est rapidement venu s’installer, et Vienne, où Bachmann échouera à le rejoindre, ils s’envoient des cartes postales, des télégrammes : Je pense à toi. (…) Mais, très vite, les lettres s’espacent. (…) La correspondance se troue, se résume parfois à un simple : Écris-moi.

En 1952, Celan épouse Gisèle de Lestrange et publie l’année suivante Pavot et Mémoire, recueil constitué en une grande partie des poèmes qu’il a offerts à Bachmann (…). Quelques mois plus tard, c’est au tour de Bachmann, nouvelle étoile montante, de lui envoyer son premier recueil, Le Temps en sursis (…). Un dialogue d’une autre nature s’instaure dès lors entre les deux poètes, au bord du silence, par œuvre interposée. Conversation muette, dialogue imaginaire, dont la correspondance établit en creux la trace et qui se poursuivra par-delà le suicide de Celan en 1970 jusqu’à la mort de Bachmann en 1973. (…) Miraculeusement, Celan et Bachmann auront pourtant connu leur « temps du cœur ». En 1957, leur participation à un congrès littéraire à Wuppertal a donné lieu à d’éphémères retrouvailles. Celan inonde à nouveau Bachmann de ses poèmes. (…) Moment inespéré, promesse utopique d’une pleine adéquation amoureuse et poétique que Bachmann immortalisera dans Malina sous la formule : Un jour viendra. Dans ce roman, publié un an après le suicide de Celan – il s’est jeté dans la Seine -, elle gravera en guise d’épitaphe : Il était ma vie. Je l’aimais plus que ma vie. »