Le Genre humain 1981/1 : La science face au racisme (n°1)

Le Genre humain n° 1 : La science face au racisme

Les numéros de la revue Le Genre humain sont accessibles, en version numérique, sur Cairn.info.
Et en librairies, édités par les éditions du Seuil, pour leur version papier.

Sommaire :

Maurice Olender, Les périls de l’évidence (pages 9 à 13) Lire infra.
Albert Jacquard, Biologie et théories des « élites » (p. 14-54)
Colette Guillaumin, « Je sais bien mais quand même » ou les avatars de la notion de race (p. 55-64)
François Jacob, Biologie et racisme (p. 66-69)
Léon Poliakov, Brève histoire des hiérarchies raciales (p. 70-82)
Charles Frankel, Les enjeux de la sociobiologie (p. 83-93)
André Langaney, comprendre l’autrisme (p. 94-196)
Nadine Fresco, Au beau temps de la craniologie (p. 107-116)
Jean Hiernaux, De l’individu à la population : l’anthropobiologie (p. 117-124)

Maurice Olender, Les périls de l’évidence

Le texte qui suit, signé Maurice Olender, introduit le premier volume du grand livre que composent les numéros de la Revue Le Genre humain mis bout à bout, numéros comme autant de chapitres.
Sur ce texte inaugural, voir l’entretien donné à la revue Pylône — Écrire, éditer en Europe (2003/2014) — et « Une vigilance sémantique » (France culture, « A voix nue », 8 novembre 2017).

 

Traquer les préjugés où ils sont, même et surtout lorsqu’ils se manifestent « au nom de la science ».

Saisir les grands débats qui informent la rumeur publique, même et surtout lorsque celle-ci se déploie « au nom de la science ».

Et nécessairement s’interroger alors sur le rôle et la fonction des sciences dans la société d’aujourd’hui. Tenter de comprendre également comment les réalités quotidiennes du politique et l’alchimie sociale opèrent au cœur même des sciences – soient-elles « exactes » et « strictes », ou « sciences humaines ».

Mais pourquoi cette inquiétude soudaine et cette exigence de rigueur et de lucidité critique au sein de la communauté scientifique ? Sans doute la femme et l’homme de science ne croient-ils plus à la neutralité de leur métier. Sans doute également le XXe siècle a-t-il été fertile en événements qui ont suffisamment montré combien la responsabilité du scientifique est engagée dans ses découvertes et à quel point l’amnésie sociale du savant peut devenir, entre les mains d’un pouvoir politique autoritaire et d’une industrie, un instrument de mort pour la société des humains. Tout cela étant bien connu, pourquoi donc s’inquiéter ?

Parce que l’oubli est tenace. Et fragile la mémoire qui couve les cendres d’une histoire encore toute proche. Parce que l’on voit de toutes parts resurgir un scientisme né au XIXe siècle, et reprendre vigueur une mode, voire un fétichisme que l’on pouvait croire révolus depuis qu’en plein XXe siècle furent révélées les conséquences apocalyptiques du programme nazi qui se parait, lui aussi, des masques de « la science ». Depuis également qu’ont été mises au point des techniques raffinées de torture (physique et psychologique) dont font usage les états totalitaires où qu’ils se trouvent, techniques rendues souvent plus efficaces grâce aux résultats de la recherche scientifique. Sans oublier ces sciences (et je pense à certaines disciplines médicales) qui se font l’alibi de régimes politiques violents et de leurs froides stratégies visant au rappel à l’ordre de certaines minorités – qu’elles soient religieuses, politiques, ethniques ou se distinguant simplement par leur singularité.

Né dans ce contexte d’interrogations inquiétantes, Le Genre humain se veut une revue de réflexion critique. Elle veut porter une attention vigilante face à la renaissance d’un racisme « intelligent » et de son cortège d’ersatz*. Elle sera un lieu d’analyse de ces formes souvent subtiles de discriminations sociales qui distillent, « au nom de la science », des programmes qui se déguisent en « théories » alors qu’ils ont des visées sociales, politiques, économiques ou militaires. Il s’agira donc de comprendre, pour mieux les dénoncer, les diverses formes de mépris de l’autre qui ne cessent d’invoquer « la science » pour échafauder des « théories de la race et de l’élite ». Et de montrer du même coup comment d’anciennes conceptions renaissent de leurs cendres à la faveur d’une mode qui doit principalement son succès au recours qu’elle fait à « la science » dont elle voudrait s’autoriser**.

Ce désir d’une telle légitimité caractérise certains courants actuels. Qu’il s’agisse de l’inné et de l’acquis, du quotient intellectuel, de l’hérédité, de l’eugénisme ou de la sociobiologie, toutes ces questions se situent entre sciences et tensions sociales. Et c’est donc avec l’exigence d’un regard critique sur leur propre discipline scientifique que Le Genre humain invite ses auteurs à publier des études documentées sur ces matières inflammables que sont les grands débats d’actualité entre science et société.

C’est entre science et société encore que l’on pourra découvrir régulièrement un texte d’écrivain, de poète, qui explorera les arcanes de la langue, grande révélatrice des représentations sociales et laboratoire des catégories de la pensée.

Les chapitres du Genre humain seront regroupés chaque fois autour d’un thème.
À La science face ou racisme – que l’on trouve dans ce premier volume – succédera un numéro spécial consacré à l’activité de classer. En effet, comment les hommes qui pensent et classent en viennent-ils à hiérarchiser, par exemple, le genre humain en races ? Suivront des volumes qui tenteront de cerner les enjeux de la transmission – ce qu’il en est de l’héritage génétique et/ou culturel – et les diverses formes de manipulations – télévisuelles aussi bien que génétiques – qui voient le jour dans nos sociétés.

Il s’agira ici de comprendre au nom de quoi certains programmes sociaux, politiques ou économiques se saisissent de la science comme d’une garantie absolue. La question ne sera donc pas uniquement celle d’une bonne ou d’une mauvaise science.

Aussi, Le Genre humain publiera-t-il des textes de femmes et d’hommes de science conscients des implications sociales de leur métier. Des scientifiques qui se veulent également des êtres de mémoire.

Choisissant d’aborder ces thèmes qui sont devenus des débats de société, il fallait leur assurer des entrées multiples. Ainsi dans les volumes Penser et Classer, La Transmission, Les Manipulations, on trouvera aussi bien le point de vue du généticien que du sociologue, du biologiste que de l’historien, du psychanalyste que de l’anthropologue, etc. Et chaque fois, il s’agira d’abord d’informer le lecteur de ces matières où règne un chaos sémantique et où la confusion et l’amalgame semblent être la règle. Cela, d’autant plus que le style de certaines polémiques se résume souvent aujourd’hui à une rhétorique où les mots, se conjuguant aux chiffres, livrent des feux d’artifices d’« évidences ».

Car si les chiffres peuplent chaque jour plus notre univers, ce qu’ils sont censés mesurer, ce que ces avalanches de nombres quantifient, on oublie le plus souvent de nous le dire. Cela, tant il est « évident » que l’on sait ce que signifie « l’intelligence », « l’hérédité » ou encore « la race ». Ce vocabulaire ne devrait donc plus être ni examiné, ni même défini et son « évidence » se suffirait à elle-même – tout comme il est « évident » que la femme est moins douée que l’homme pour les mathématiques, ou le Noir, que le Blanc, pour les exercices d’abstraction. Mais il se fait que des concepts tels que « l’hérédité » ou « la race » ont été puisés, à un moment donné de l’histoire d’une science, dans des disciplines spécifiques (la biologie, la génétique des populations).

Et lorsqu’on interroge le scientifique concerné par ces termes, les « évidences » s’évanouissent et font place à des réponses précises et circonstanciées dont les nuances ouvrent le regard à la complexité du vivant. Or c’est précisément en raison de cette diversité, de cette richesse complexe que mettent à jour les sciences du vivant, que certains préfèrent trancher les problèmes de manière univoque en lançant sur la place publique des solutions aussi hâtives que rassurantes à leurs yeux.

Il se fait que le projet de la démarche scientifique n’est pas de rassurer coûte que coûte celui qui désire s’informer. La science procède par doute et incertitude. Et les questions ouvrent l’horizon à des réponses inédites qui invitent à de nouvelles interrogations toujours. Et ce sont précisément ces questions que la science s’efforce de formuler en des propositions plausibles. Cela, plutôt que d’apporter des réponses dont « l’évidence » et la limpidité apparente ne recouvrent souvent qu’une dogmatique d’autant plus redoutable qu’elle apparaît comme « vérité scientifique ».

Parmi ces « évidences » – dont la plus sûre définition est qu’elles apparaissent comme « évidentes » – il en est d’autres encore, plus inattendues peut-être. Celles, par exemple, qui font croire que la science est porteuse d’une vérité absolue.
S’il était un temps où en matière de vérité le recours à la religion était efficace, c’est à « la science » que l’on demande aujourd’hui d’apporter la légitimité à une vision de l’univers.

Or science n’est pas omniscience. Et c’est même sans doute le phantasme de la coïncidence entre ces deux termes qui caractérise le mieux les aspirations du scientisme que l’on voit renaître ces jours-ci. D’où une question qui ne cessera de parcourir les pages du Genre humain : celle du statut de la vérité dans une société où les valeurs et les références se veulent puisées dans le regard particulier des sciences qui n’ont, de fait, d’autres projets que l’exploration et la connaissance de l’humain pour l’humain.

Septembre 1981.

* Le Genre humain est la revue du « Groupe d’étude d’histoire du racisme » (CNRS). Publiée sous la direction d’Albert Jacquard, de Colette Guillaumin et de Léon Poliakov, en 1979, par la Maison des Sciences de l’Homme, elle s’intitulait alors Sciences et Tensions sociales.

** Pierre Thuillier, Conte le scientisme, postface du volume Le Petit savant illustré, Paris, éditions du Seuil, 1980. Michael Billig, L’Internationale raciste. De la psychologie à la « science » des races, Paris, Petite collection Maspéro, 1981. Voir également le volume collectif Le Racisme. Mythes et sciences. Pour Léon Poliakov, Bruxelles, éditions Complexe, 1981.