« Des livres savants comme des romans » : Page des Libraires, 1994

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« Des livres savants comme des romans »

 

Quand le savoir et le savoir écrire se rencontrent, cela fait le succès d’une collection atypique et séduisante, « La Librairie du XXIe siècle » au Seuil. Maurice Olender, historien et éditeur, explique à Page l’esprit de sa collection, en compagnie d’Arlette Farge, historienne, auteur du Cours ordinaire des choses.

Maurice Olender, vous dirigez au Seuil une collection que l’on pourrait dire de « sciences humaines » si le terme ne renvoyait trop souvent à une forme de communication du savoir qui est absente ici. Où est votre différence ?

Dans le projet. L’idée de cette collection est d’inciter des auteurs à aborder des sujets étranges, inattendus. Donnons quelques exemples. La Culture des fleurs de Jack Goody, un des derniers titres, ou encore L’Étoffe du diable de Michel Pastoureau. Voilà un savant, dont la spécialité est l’histoire du symbolisme en Occident ; or il se met à raconter l’histoire des rayures, c’est-à-dire comment on passe des rayures infamantes des prostituées et des Juifs au Moyen Age à la rayure romantique, qui est une rayure positive, à la rayure des chemises des cadres d’aujourd’hui — qui ne sont pas pour autant sortis de prison. Tout cela est très surprenant.

On assiste depuis une quinzaine d’années à la naissance de champs historiques et à l’intérêt d’historiens pour des objets nouveaux et aussi surprenants : la vie privée, le paysage, les cloches… Mais dans votre collection, c’est peut-être moins le sujet que le style, le traitement qui est original.

Ces objets sont encore étranges pour un large public de lecteurs. Dans les ouvrages publiés dans cette collection, les sujets sont souvent abordés à la manière d’un récit, c’est à dire avec une volonté littéraire de la part des auteurs. Tout aussi étonnant que les rayures ou les fleurs, voir arriver une spécialiste du XVIIIe siècle pour parler, comme Arlette Farge le fait, de son métier et de l’archive dans Le Goût de l’archive. Il y a beaucoup de livres d’histoire là on a une historienne qui se dit : « Je vais expliciter ma démarche par rapport à l’archive » et elle le fait à la fois de manière théorique et réflexive, donc de manière pédagogique. À la fin, tout le monde sait à quoi sert l’archive et sait ce que c’est concrètement d’aller travailler dans ces papiers pleins de poussière et de mémoire en même temps.

Vous publiez Arlette Farge, Jean-Pierre Vernant, qui sont des historiens mais aussi Georges Perec ou Antonio Tabucchi, où est la cohérence ?

Ce qui m’intéresse c’est de publier des écrivains et des savants en même temps. Mariage qui paraît impossible, mais qui dans cette collection se réalise. Le projet c’est d’éditer en même temps Arlette Farge et Pascal Quignard, Perec et Jean-Pierre Vernant, Nicole Loraux et Tabucchi, dont je publie le dernier livre à la rentrée.

Des savants, des écrivains de qualité… il y en a. Comment les choisissez-vous, selon quels critères ?

Ce sont, comme Perec dont il y a huit titres dans la collection, des écrivains dont le métier — c’est le même mot que l’on utilise dans le tissage — la matériau même, est souvent un savoir sophistiqué. Perec est un auteur extrêmement érudit. Que fabrique-t-il avec son érudition ? De la fiction, de l’écriture. Tel est le cas de Michel Schneider, d’Yves Bonnefoy dont deux titres sont prévus. Ce sont des auteurs pétris de savoir qui se servent de leur savoir pour écrire. En miroir, en face, des savants. Mais ces savants ne publient pas d’écrits techniques ni de vulgarisation.

Le terme « vulgarisation » vous déplaît-il ? Vous ne voulez pas publier pour une élite. Qui est votre public ?

Entendons-nous. Le projet n’est pas de l’ordre de la vulgarisation avec les qualités que ce terme suppose lorsqu’il s’applique à un bon manuel. Ma collection publie des auteurs qui, pour avancer dans leur propre travail, ont besoin de le communiquer à un public de lecteurs en l’écrivant. J’insiste sur le mot « écriture » car à partir du moment où Arlette Farge ou d’autres, plutôt que de publier de manière technique les comptes rendus de leurs recherches se mettent à écrire pour communiquer à des lecteurs — au fond avec une certaine fièvre et un certain enthousiasme — le travail se situe d’emblée dans un autre champ, même pour eux-mêmes. Ils écrivent pour un public curieux et cultivé autant que pour un public d’universitaires. Je rêve de lecteurs qui, grâce à (bientôt) la cinquantaine de livres de cette collection, oseraient aller vers des sujets qui pour eux sont inattendus. Finalement, ces livres incitent les auteurs comme leurs lecteurs à une pédagogie par l’esthétique. Un lire récitatif, une pensée qui se raconte est plus accessible et lisible.

Vous êtes un homme passionné, vous êtes vous-même chercheur, vous dirigez la revue Le Genre humain, vous écrivez (on vient de rééditer dans la collection Points Seuil votre livre épuisé, Les Langues du paradis)… vous devez être un directeur de collection très attentif…

La Librairie du XXe siècle est une collection d’auteurs. Je choisis les auteurs et les livres. C’est là ma responsabilité. Et c’est vrai que je les souhaite entre écriture et savoir.

Arlette Farge, vous êtes une de ces auteurs, à la confluence entre savoir et écriture, que Maurice Olender aime publier. Cela va-t-il de soi, quand on est au CNRS, de livrer au public le fruit de ses recherches et de ses réflexions sur un mode autre qu’universitaire ?

Arlette Farge : Je pense que cette collection est à risque. Pour l’auteur. C’est une gageure pour un historien, s’il aime écrire, de se donner l’autorisation de communiquer ainsi. Avec cette collection, j’ai effectué une transgression. L’histoire est une discipline extrêmement traditionnelle et il a fallu non seulement l’écoute attentive de Maurice Olender quand je lui racontais mon « plaisir de l’archive » mais aussi sa conviction que c’était important de le transmettre au public pour que j’ose l’écriture. La gageure est aussi d’écrire à travers des codes qui ne sont pas ceux de la discipline historique tout en en gardant la rigueur. Il faut veiller à ne pas s’en aller dans la littérature. On est dans un équilibre qui rend l’exercice très plaisant mais difficile. Il fait tenir le fil du rasoir, entre le fil du savoir et le fil du récit.

Page des libraires, n° 31, novembre-décembre 1994, p. 14 et 15.
Propos recueillis par Laurence Klejman