Maurice Olender, Hommages

Maurice Olender est mort le 27 octobre 2022. Son œuvre et ses engagements ont été salués dans la presse.

Le Monde, Roger-Paul Droit, 28 octobre 2022 « Mort de Maurice Olender, écrivain et figure de l’édition européenne »

L’écrivain-éditeur Maurice Olender, né le 21 avril 1946 à Anvers (Belgique), est mort, le 27 octobre, à son domicile de Bruxelles, d’une maladie pulmonaire. Il avait 76 ans. Avec lui disparaît une figure d’exception de l’édition européenne, un des artisans les plus actifs de la vie des idées de ces dernières décennies. En créant, il y a plus de trente ans, aux éditions Seuil, « La librairie du XXe siècle » (devenue « du XXIe siècle »), il n’avait pas prévu qu’elle comprendrait un jour plus de deux cents titres, marquerait profondément le paysage intellectuel et rassemblerait plus d’une centaine d’auteurs.

Dans ce lieu sans équivalent, des historiens (Arlette Farge, Michelle Perrot, Michel Pastoureau, Nathan Wachtel) côtoient des philosophes (Sylviane Agacinski, Jacques Rancière, Henri Atlan), des anthropologues (Claude Lévi-Strauss, Marc Augé, Charles Malamoud) voisinent avec des romanciers (Alain Fleischer, Olivier Rolin, Michel Schneider, Antonio Tabucchi, Jean-Claude Grumberg), sans oublier de grands disparus (Paul Celan, Georges Perec), dont Maurice Olender a publié les œuvres avec autant de soin et d’amour qu’il en prodiguait aux vivants.

Car la singularité de cette œuvre éditoriale tient au génie particulier de celui qui suscitait les ouvrages au lieu de les recevoir, accompagnait leur genèse, veillait sur ses auteurs, les aidait à accoucher, en Socrate amical, attentif, exigeant. L’amitié ne se dissociait pas, pour lui, du travail de la pensée et de l’écriture. C’est sans doute pour cette raison que la plupart des titres de cette collection d’essais, à la fois savante et littéraire, ont tant compté – pour leurs champs de recherche respectifs, pour les trajectoires des auteurs, et pour le public.

Avant tout un érudit

Cette aventure éditoriale fut d’autant plus éclatante qu’elle ne fut pas menée par un éditeur, du moins dans le sens courant du terme. Maurice Olender n’était pas un professionnel de l’édition, mais d’abord et avant tout un érudit, un chercheur formé à l’archéologie et à l’histoire ancienne, un philologue maîtrisant le grec ancien. Après des études de lettres à Bruxelles, il avait été pensionnaire étranger à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, boursier de l’École française de Rome, chercheur associé au CNRS, avant d’être élu maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales. Ce furent d’abord ses collègues, amis et complices de l’hellénisme français qu’il voulut publier, Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne, Nicole Loraux, Pierre Vidal-Naquet.

Ses recherches personnelles portaient à la fois sur des figures mal connues de la Grèce antique (Priape, Baubo) et sur les dérives idéologiques de l’imaginaire savant dans la culture européenne moderne. Son livre le plus traduit, Les Langues du Paradis (Seuil, 1989), explorant l’histoire des sciences humaines, décrit la naissance du couple Aryens-Sémites et la participation des linguistes à l’élaboration culturelle du racisme moderne.

Car Maurice Olender était d’abord un penseur engagé, œuvrant sans relâche à démasquer les usages idéologiques de l’Antiquité, critiquant par exemple l’utilisation des « Indo-Européens » par l’extrême droite. C’est dans le même esprit qu’il avait fondé, en 1981, la revue Le Genre humain, qui a consacré plus de soixante numéros collectifs à l’analyse minutieuse des manifestations de l’abject dans le champ de la pensée.

Le souci de l’exactitude

Dans cette activité foisonnante, il avait le souci de l’exactitude, le culte de la virgule, le scrupule du détail. Quand il collaborait au « Monde des livres », dans les années 1980-1990, il lui arrivait de revenir corriger sur épreuves un verbe ou un adverbe. Tous ceux qui ont travaillé avec lui, en France ou dans les universités étrangères où il enseignait, le savent : il était attentif à ce que la plus infime référence fût exacte, notait tout, conservait la moindre trace. Le fonds qui porte son nom, créé à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine en 2005, est à ce titre une mine pour les historiens de demain.

Son souci d’exactitude n’était pas une affaire obsessionnelle. Il venait plutôt du fait qu’il avait compris, très jeune, combien les mots peuvent sauver ou tuer. Rien n’est pire, dès lors, que de les négliger. C’est ce qu’il a dévoilé, en poète subtil et pudique, dans l’autoportrait Un fantôme dans la bibliothèque (Seuil, 2017). On y découvre un enfant juif né juste après la Shoah, qui refuse d’apprendre à lire. Il sait que le pouvoir des textes peut être mortel. Puis il décide, finalement, de devenir savant pour s’en protéger mieux. Et en protéger les autres, en conversant sans fin avec eux. La plus longue de ces conversations, il la partagea avec sa femme, la psychanalyste et romancière Lydia Flem.

Maurice Olender en quelques dates
21 avril 1946 Naissance à Anvers (Belgique)
1975-1977 Pensionnaire étranger à l’ENS, rue d’Ulm
1989Les Langues du Paradis (Seuil/Gallimard, couronné par l’Académie française) ; création de « La librairie du XXe siècle » au Seuil
1990 Élu à l’EHESS
2017Un fantôme dans la bibliothèque (Seuil)
27 octobre 2022
Mort à Bruxelles

A suivre, écrivait Maurice Olender dans nombre de ses mails et sms. Le dernier qu’il m’a envoyé, dimanche, était un « à suivre, toujours ». C’est ce toujours que je veux retenir, un à jamais. Maurice Olender, au présent absolu, lui qui a non seulement pensé mais forgé le contemporain, par ses livres, ses articles, la revue Le Genre humain, les livres publiés dans « La Librairie », cette collection exceptionnelle qui épousa le changement d’un siècle, « La Librairie du XX» puis « du XXIe siècle ». Maurice Olender au présent absolu lui qui n’aura jamais commis qu’une faute de goût dans sa vie, la quitter.

© CM

Ni « je me souviens » ni Penser/Classer dans ces lignes donc. Le désordre et le chaos d’un deuil impossible quand la personne qui s’éclipse de « la planète des mortels » comme il l’écrivait dans Un fantôme dans la bibliothèque vous laisse orphelin. Il aurait ici expliqué l’étymologie du mot, en aurait tiré un récit, lui qui était si gourmand d’Histoire et d’anecdotes. Mais orpheline, quel que soit l’étymon, c’est ce que je suis. Privée d’un aîné qui était la générosité même. Son œuvre, c’est sa « Librairie », c’est Le Genre humain. Il a certes publié Les Langues du paradis, Race sans histoire, Le Fantôme dans la bibliothèque, Singulier Pluriel, il aurait pu écrire tant de livres encore. Mais les autres passaient avant lui. Les lire, les commenter, les publier. Organiser pour eux les soirées Coïncidences à la Maison de l’Amérique latine, avec François Vitrani. Et imaginer d’autres livres, d’autres rencontres, tisser ces liens qui tenaient davantage de l’amitié et du respect que de l’édition. Tous ses auteurs sont aujourd’hui orphelins. Ses amis sont orphelins.

© CM

En vrac remontent les thés glacés sur le Nil, à Paris, et les thés russes si puissants chez lui à Bruxelles, son éternelle pochette élimée sous le bras qui contenait tant de paperoles, des articles, le livre qu’il voulait partager avec vous. Son bonheur d’enfant quand deux personnes se rencontraient parce qu’il avait su l’évidence avant elles. Ses sms à des heures improbables à propos de séries tv ou parce qu’il avait lu un article dont il pensait qu’il pouvait vous intéresser. Cet imparfait me répugne. La maniaquerie avec laquelle il préparait chaque coup de téléphone, les mails et sms pour être sûr que l’horaire était le bon. Son refus d’un répondeur sur son propre téléphone. Son sourire. Je pense à Lydia. Je suis soulagée qu’il ne sache pas que je pleure depuis hier et qu’il ne lise pas ces mots maladroits. Je pense à Selma et Joachim, à celles et ceux qu’il aimait et qui l’aimaient, cette famille d’amis. Et comme avec Maurice tout était toujours paradoxal, elles et ils sont à la fois rares et nombreux.

© CM

Sa mort est inconcevable. Maurice était la vie même et le partage. Il nous reste ses livres, son appel à la vigilance qui est de ces textes qui, une fois publiés, demeurent des vigies et des flammes. Il nous reste tous les livres qu’il a aimés et publiés, ceux qu’il aimait et dont il nous parlait — le témoin qu’il était et demeurera. Sa vie a croisé celle des plus grands penseurs de ces dernières décennies, il a été leur chambre d’écho, parce qu’il les publiait, parce qu’il nous offrait leur pensée.

Je ne suis pas certaine qu’on mesure vraiment ce qu’est « La Librairie du XXIe siècle », ce n’est pas seulement une collection, c’est un ethos, une manière d’être au monde et de le penser, avec ces liens rhizomiques entre chaque livre qui la compose ; la pensée du siècle, de l’histoire, de notre avenir, en quelques centaines de livres, publiés ici, traduits dans le monde entier. Des livres de sciences humaines et beaucoup de romans, il ne les hiérarchisait pas, mais il les voulait. Il se défendait d’être éditeur et il avait raison. Maurice était auteur. Auteur de livres importants, auteur d’une collection qui a marqué non seulement l’histoire de l’édition mais de la pensée, des livres qui racontent notre passé, notre présent et pensent notre avenir. Maurice était de ceux qui poussent les autres vers ce qu’ils ne savent pas même être capables d’accomplir.

Je pense à sa prévenance, à son élégance. Hier, hébétée et incrédule, j’ai relu Un Fantôme dans la bibliothèque, la seule manière de faire tampon avec la réalité, avec la nouvelle, inconcevable, de sa mort alors que nous restons sans lui sur « la planète des vivants ». Je pense à ce Priape qu’il n’aura jamais eu le temps d’achever. Il y avait les livres des autres, avant le sien. Il y avait ses montagnes de livres dans sa tout aussi inconcevable bibliothèque bruxelloise, ses montagnes de notes qui faisaient toujours reculer l’écriture, sa passion des mots qui lui faisait reprendre, toujours reprendre, chaque ligne, chaque mot même. À suivre, toujours. Je pense à ce qu’il m’avait un jour écrit d’Umberto Eco, « un authentique démocrate et très drôle » qui « chantait (en plusieurs langues) et jouait au pipeau », sa manière de se souvenir avec gaieté des disparus qu’il aimait, de les garder vivants dans ses mots, ses anecdotes, sa joie de les avoir connus. Je voudrais avoir cette force-là. Je pense aux archives et documents qu’il m’avait confiés, et nous nous attachions à en publier régulièrement sur le site de La Librairie. Il était compliqué de lui faire admettre que la technique ou mes compétences ne pouvaient pas toujours se plier à son inventivité sans limite. On passait des heures à imaginer comment contourner l’obstacle et faire que le site soit un (pâle) reflet du rhizome exubérant de tout ce qu’il avait créé, livres, revue, « Librairie ». Il était heureux que j’aie réussi à transformer l’index papier du catalogue de 2009 en arborescence numérique. À la fin du dernier mail reçu de lui, cette phrase qui me bouleverse, « vous écrirai en novembre / à suivre toujours ».

© Christine Marcandier

Je pense à notre première rencontre, singulière et plurielle. D’abord des échanges de mails, un premier thé puis il m’avait reçue, rue Servandoni. Je l’ai écrit dans la préface du livre que nous avons rêvé ensemble, auquel Séverine Nikel et Le Seuil ont donné forme, ce fut le début « d’une forme de conversation ininterrompue ». À suivre, toujours. Je pense à la manière dont Maurice racontait ses rencontres avec Vernant, Perec, Starobinski, Bonnefoy,  avec gourmandise et facétie, sans avoir conscience, sans doute, que nous vivions la même chose avec lui.

En 2021, dans la revue Po&sie, Maurice a publié quelques disjecta membra de son Fantôme. Des textes dont il parlait d’ailleurs dans un entretien qui ouvrait Singulier pluriel. Il disait que son Fantôme avait « amorcé quelque chose. Depuis que ce livre est terminé, il y a des pages, dans mon ordinateur, qui s’appellent « Post-Fantôme » ou « Fragments d’un Fantôme à venir » ». Tout le rapport de Maurice à l’écriture est là, penser le fragment comme un centre radiant, rassembler l’épars et en révéler la puissance, penser l’archive en devenir, le passé pour construire le présent. Il a offert quelques-uns de ces textes à Martin Rueff qui les a publiés dans Po&sie, il en était heureux, un « à suivre » qui était un départ. Je n’en cite que les premières lignes, « La bibliothèque du Fantôme livre un secret que nul ne veut ni voir ni savoir : il ne s’agit pas d’une bibliothèque. Plutôt une installation de livres « déposés » dans la tombe d’un vivant. Un espace clos dont l’unique mobile serait d’être archive en devenir improbable ».

Une installation de livres « déposés » dans la tombe d’un vivant, comment mieux dire ce qu’il nous reste de lui, à jamais vivant. À suivre toujours. Dans Singulier Pluriel, Maurice évoque « un souvenir lié au moment où [Luc Dardenne] m’a confié le premier de ses livres que j’ai publiés, son journal, le tome I d’Au dos de nos images. Je n’ai jamais oublié que ce livre s’ouvre sur un verbe : « Résister ». Pour moi ce verbe, associé ici à la création de l’œuvre d’art, évoque aussi les liens intenses entre le poétique, le politique et l’esthétique. Il m’arrive de pleurer en lisant certains livres. Au dos de nos images en fait partie. » Vous nous faites pleurer, Maurice, mais nous résisterons, toujours.

Mediapart, 28 octobre 2022, Edwy Plenel, « Maurice Olender, antiraciste vigilant »

L’érudit Maurice Olender, historien et éditeur, est mort jeudi 27 octobre à Bruxelles. Cette figure singulière de la vie intellectuelle n’a cessé d’alerter sur la banalisation du racisme. Hommage à un esprit libre qui fut un ami essentiel.

Maurice Olender est mort dans son sommeil, jeudi 27 octobre 2022, à son domicile bruxellois. La veille au soir, quelques heures avant de s’endormir pour toujours, il m’envoyait un courriel évoquant la « pathologie métaphysique » dont il était atteint, cette fibrose pulmonaire idiopathique où « idiopathique » signifie une maladie qui n’a pas de cause connue et qui, en ce sens, « se définit en elle-même, sans être la conséquence ni la complication d’une autre pathologie ».

Et d’ajouter combien, en cet instant qui allait se révéler ultime, était « si présent » le philosophe Spinoza, incarnation d’une liberté de pensée et de vie rétive à tout manichéisme intellectuel et à tout enfermement identitaire.

Né en 1946 à Anvers, en Belgique flamande, dans une famille juive polonaise, Maurice Olender avait coutume de dire qu’il avait vu le jour dans « un dépôt de cendres ». « Des braises de vie dans une mémoire de mort », ajoutait-il en 2017 dans son « À voix nue » de France Culture. Loin d’entraver la vitalité de cette famille de survivants, l’ombre du génocide des Juifs d’Europe la décuplait : « On parlait sans cesse de l’horreur, et il y avait une joie de vivre, une puissance d’énergie énormes. »

Maurice Olender au moment de la parution de Singulier Pluriel, en 2020. © Photo Éditions Le Seuil


Éduqué en trois langues, le français de sa mère, le yiddish de son père et le flamand de la rue, né polonais, puis devenu belge et, sur le tard, français aussi, Maurice Olender est resté l’héritier de cette enfance qu’il se remémorait comme « un monde où l’altérité était partout : elle était dedans, elle était dehors ».

Dans ce milieu d’artisans diamantaires modestes, le judaïsme était une sociabilité partagée plutôt qu’une croyance imposée : « Il y a beaucoup de judaïsme sans religion et sans dieu », commentait-il dans la même émission de France Culture. Ce dedans-dehors façonna une identité marrane, tout en déplacements et en relations, qu’il revendiqua dans Singulier Pluriel (Seuil, 2020), recueil de conversations édité avec la complicité de Christine Marcandier.

Revisitant cette enfance avec Un fantôme dans la bibliothèque (Seuil, 2017), Maurice Olender en fait la matrice de son rapport au savoir et à la lecture, et par conséquent du chemin inédit qu’il allait tracer, de recherche et d’érudition à l’écart des notabilités académiques et des conformités sociales. Il se décrit comme « un enfant à la volonté analphabète », rétif à la lecture, n’ayant lu presque rien jusqu’à l’âge de 14 ans et ayant tôt quitté l’école pour commencer par « apprendre à vivre ».

Laisser libre la part du rêve

Jusqu’au terme de sa vie, Maurice Olender a prétendu lire peu. « J’ai toujours lu peu. J’ai toujours essayé de lire de manière artisanale, le moins mal possible. Il me semble qu’il vaut mieux lire peu de pages de manière intense que de parcourir énormément de pages », confiait-il en 2017 à Laure Adler sur France Inter, défendant l’idée qu’être entouré de beaucoup de livres sans les avoir lus, c’est laisser libre la part du rêve, le possible d’une action onirique, l’échappée vers un imaginaire fructueux.

À rebours des codes éditoriaux habituels, c’est cet artisanat d’autodidacte revendiqué qui en a fait un éditeur exceptionnel. Commencée chez Hachette à l’enseigne de « Textes du XXsiècle », sa collection « La librairie du XXsiècle », devenue ensuite « La librairie du XXIsiècle », aux Éditions du Seuil depuis 1989, offre un catalogue d’une richesse sans pareille (à découvrir ici et ) dont la cohérence est indissolublement esthétique et affective. « Je ne suis pas un éditeur, revendiquait-il en 2009. Ma démarche a toujours été liée à un choix d’auteur. »

Cependant, le métier premier de Maurice Olender restait la recherche et l’enseignement de l’histoire, en enquêteur traquant les mythes sous les sciences parce qu’il savait, d’expérience vécue, combien l’apparente raison théorique de celles-ci avait pu nourrir la déraison meurtrière de ceux-là. Tissant un lien avec ses travaux adultes, centrés sur les alibis savants du racisme et de ses crimes, il interprétait l’attitude de l’enfant qu’il avait été, résistant aux apprentissages scolaires, comme un refus d’entrer « dans l’ordre des adultes, du pouvoir ». Car, ajoutait-il, « il avait compris que le massacre et le génocide des Juifs, des Tsiganes, n’était pas un acte de sauvagerie mais un acte promulgué par des lois écrites ».

Tel est le point d’ancrage de la vie singulière de ce non-conformiste franco-belge, tout à la fois parvenu au cœur de la vie intellectuelle parisienne et resté farouchement à l’écart de ses complaisances ou compromissions. Ne s’étant finalement résolu à passer son baccalauréat qu’à l’âge de 22 ans, après avoir été cliveur de diamants tout en s’adonnant à sa passion pour le théâtre et la musique, il se remémorait être entré dans la vie adulte en étant « rétif aux règles de la vie en société » : « Elles ne m’allaient pas car je sortais d’un monde où ces règles avaient organisé un massacre de masse par des gens très sérieux. »

Traquer les préjugés où ils sont, même et surtout lorsqu’ils se manifestent “au nom de la science”. Maurice Olender

Devenu professeur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), historien, philologue et archéologue, Maurice Olender n’a cessé de s’intéresser à ces « gens très sérieux », de les questionner et de les déranger. Le fil conducteur de son œuvre, dont Les Langues du Paradis : Aryens et Sémites, un couple providentiel (Seuil-Gallimard, 1989) reste l’ouvrage central, est une enquête qui traque l’impensé des mots savants, au premier chef le mot « race », qui a légitimé les génocides du XXsiècle.

C’est d’ailleurs à cette enseigne qu’il lança, en 1981, en compagnie de Léon Poliakov, la revue Le Genre humain, dont le premier numéro eut pour thème « La science face au racisme ». En ouverture, il annonçait alors un programme auquel il resta toujours fidèle : « Traquer les préjugés où ils sont, même et surtout lorsqu’ils se manifestent “au nom de la science”. Saisir les grands débats qui informent la rumeur publique, même et surtout lorsque celle-ci se déploie “au nom de la science”. »

Dans La Chasse aux évidences (Galaade, 2015), Maurice Olender démonte ainsi la prétention des théories racistes à établir une « corrélation entre du visible et de l’invisible » afin d’essentialiser l’autre pour le différencier, puis l’exclure. « Ce qui caractérise le préjugé raciste, écrit-il, c’est d’encercler celui qui est dit “autre”, de l’entourer d’une frontière magique, infranchissable. Pas question d’échapper à “la race” dont on est taxé. » Dès lors, le racisme n’a plus besoin de démonstration ou d’argument, puisant sa force négative dans le fait d’avoir « toutes les allures d’un axiome », une force « d’autant plus dynamique qu’elle se pare de l’évidence ».

C’est pourquoi, n’a-t-il cessé de marteler, il faut prendre les mots au sérieux. Toute l’œuvre de Maurice Olender, de chercheur comme d’éditeur, est traversée par cet impératif de « responsabilité sémantique ». Dans le passé comme face au présent, il n’a cessé d’interroger cette énigme de savants, d’intellectuels, d’esprits forts et cultivés, qui ont cédé aux idéologies racistes, les accompagnant ou les épousant, les tolérant ou y adhérant. Un « scoop invisible », selon ses mots un peu attristés, témoigne de cette entreprise entêtée : l’exceptionnelle confession qu’il obtint de l’intellectuel allemand Hans Robert Jauss, lors d’un entretien paru en 1996 dans Le Monde.

 L’« Appel à la vigilance »

Mondialement reconnu dans les études littéraires, l’auteur de Pour une esthétique de la réception (Gallimard, 1978), né en 1921, s’était volontairement engagé en 1939 dans la Waffen-SS et ne s’en était jamais expliqué, comme d’ailleurs toute la génération intellectuelle compromise dans le nazisme. C’est ce silence que Maurice Olender vint interroger au bord du lac de Constance, un an avant la mort de Jauss. Le résultat est une alerte qui vaut toujours. « Le silence est sans aucun doute lié à un refus de comprendre ce qui est inhumain », commence par lui répondre ce savant qui avait fini la guerre avec la Division Charlemagne, qui regroupait les SS français.

Mais, face à Maurice Olender qui ne se satisfait pas de cette réponse en forme d’excuse, Jauss finit par dire l’essentiel après avoir cité Walter Benjamin (« Que cela suive son cours, voilà la catastrophe ») : « La catastrophe n’est pas un événement apocalyptique, une rupture ; elle résulte de ce à quoi tout le monde participe, ne fût-ce que tacitement. L’inertie, le fait que tous concourent passivement au même mouvement sans s’y opposer, voilà ce qui conduit à la catastrophe : c’est alors que la barbarie nazie fit irruption au sein même de la culture. »

Pour Maurice Olender, cette lucidité ne se conjuguait aucunement au passé : elle était un impératif présent. Trois ans avant cet entretien mémorable, il en avait fait la démonstration avec une initiative qui, à trente ans de distance, résonne comme un avertissement précurseur. Ce fut l’« Appel à la vigilance » publié dans Le Monde le 13 juillet 1993 avec quarante signataires, et non des moindres (les retrouver ici avec le texte intégral de l’« Appel »). Né d’une soirée amicale en compagnie du poète Yves Bonnefoy, ce texte interpellait la caution donnée à l’extrême droite renaissante par des intellectuels venus de la gauche qui en arrivaient à relativiser la cause antiraciste.

Quand on fera l’archéologie de l’accoutumance française à la catastrophe, cet « Appel à la vigilance » aura l’évidence d’une alerte prémonitoire. Il appelait les collègues des signataires à « refuser toute collaboration à des revues, des ouvrages collectifs, des émissions de radio et de télévision, des colloques dirigés ou organisés par des personnes dont les liens avec l’extrême droite seraient attestés ». Car ce ne sont pas « des idées parmi d’autres, mais des incitations à l’exclusion, à la violence, au crime ».

Au spectacle lamentable de ce qu’est devenu aujourd’hui le débat public, on mesure la pertinence de cette mise en garde. Et on comprend que cet appel à la responsabilité d’une pensée critique ait fait scandale auprès des premiers concernés, avant-garde intellectuelle d’une légitimation de l’extrême droite qui, depuis, n’a fait que s’amplifier, aussi bien médiatiquement que politiquement. L’un de ses signataires, Umberto Eco, en résumait ainsi l’exigence : « Pour être tolérant, il faut fixer les limites de l’intolérable. » Tandis qu’un autre, Jean-Pierre Vernant, se faisait cinglant : « On ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages. »

De même qu’il affronta la maladie avec une silencieuse élégance, Maurice Olender est resté impassible face aux sourdes adversités que lui valut cette salutaire initiative. Il le put d’autant plus aisément qu’il a toujours veillé à sa liberté, à ne pas dépendre ni devoir, à préférer l’amitié aux institutions et la solidarité aux compétitions. Toutes celles et tous ceux que sa disparition a plongés dans une infinie tristesse savent que ce n’est pas seulement un ami qui s’en est allé, mais un horizon qui s’est fermé.

Avec la complicité indéfectible de François Vitrani, directeur de la Maison de l’Amérique latine à Paris qui en a fait le précieux refuge de sociabilités magiques et poétiques, Maurice Olender fédérait des rencontres audacieuses, des libertés improbables et des résistances inattendues, le tout sans label ni chapelle, à part et à l’écart, avec une généreuse hospitalité.

Mediapart peut en témoigner, dont il accompagna les tout premiers pas, sans barguigner ni douter, entraînant tous les siens dans un soutien résolu qu’accompagnait sa curiosité pour la révolution numérique, concrétisée par la parution dans sa collection des essais novateurs de Milad Doueihi. Cet engagement aux côtés de notre impossible pari relevait d’un pessimisme actif : ne pas renoncer même quand tout semble perdu.

Loin du conformisme et du manichéisme

Un si sombre espoir : il y a précisément une année paraissait dans « La Librairie du XXIsiècle » un livre dont le titre fait écho à notre époque inquiète. C’est le second volume du récit par l’indianiste israélien David Shulman des actions du mouvement Taayoush qui, à l’enseigne du « vivre-ensemble » de sa dénomination arabe, réunit Palestiniens et Israéliens dans une lutte contre l’occupation par la non-violence.

Ne trouvant pas de financement pour la traduction, Maurice Olender avait sollicité Mediapart, qui y contribua volontiers. Dans sa préface à l’ouvrage, il y fait sienne la lucidité en forme de « pessimisme tonique » de Shulman : un « impossible espoir » qui, loin de cette croyance superficielle nommée optimisme, a « le désespoir comme point de départ ».

Commentant l’engagement que signifiait cette publication, le 18 septembre dernier, dans The Times of Israël – sans doute sa dernière interview –, Maurice Olender confiait : « Les vieux textes hébreux savaient qu’il fallait, dans toute société, face au pouvoir politique, trop souvent violent, des intellectuels qui rêvent d’un autre monde. » Toute sa vie, il est resté fidèle à cette éthique spinoziste, rétive au conformisme et au manichéisme. Celle que l’on retrouve dans cette recommandation de son ami Jean-Pierre Vernant, savant helléniste et grand résistant, qu’il choisit de placer en exergue de La Chasse aux évidences : « Être le grain de sable que les plus lourds engins, écrasant tout sur leur passage, ne réussissent pas à briser. »

Maurice Olender qui aimait faire parler les mots en fouaillant leur étymologie savait que notre mot français « scrupule » est emprunté du latin scrupulus, diminutif de scrupus qui désigne une pierre pointue. Le scrupulus était cette petite pierre qui, glissée dans une sandale, gêne la marche du légionnaire romain au point de le contraindre à s’arrêter. Il en fut ainsi des vigilances inlassables de cet esprit libre : un scrupule vital face aux certitudes aveugles.

Mediapart a par ailleurs publié, en accès libre, le texte de l’Appel à la vigilance

A l’automne 1989, l’historien Maurice Olender, mort d’une maladie pulmonaire jeudi, à 76 ans, lance une collection au Seuil, intitulée «la Librairie du XXe siècle». Dotée d’un nom au large spectre, elle veut offrir des écrits pour notre temps. Ses quatre premiers livres sont de Marc Augé, Arlette Farge, Jean Levi, Georges Perec. Le site de la collection, devenu «Librairie du XXIe siècle» au changement de millénaire, liste les parutions au fil des années jusqu’à cette rentrée 2022. Son fonds est un impressionnant panorama intellectuel. «Ce que j’ai toujours admiré dans cette collection légendaire, dit l’historien Ivan Jablonka, un des auteurs de la collection, c’est son mélange unique de toutes les disciplines des sciences humaines et de la littérature.»

Issu d’une famille juive polonaise réfugiée à Anvers (Belgique), Maurice Olender, né le 21 avril 1946, se définissait comme un «enfant analphabète qui a fini érudit». A 17 ans, il passe un diplôme de cliveur de diamants, l’artisan qui purifie le minerai, comme il le raconte dans son essai autobiographique Un fantôme dans la bibliothèque (2017). Il a appris l’hébreu enfant, il se met au grec et au latin, étudie la philologie et soutient une thèse à Bruxelles sur le sexe des dieux : «Le sexe, c’est l’altérité. Or, quelle est la radicalité de l’altérité ? Le moment où l’on décrète l’existence de la race. Le fond de mon affaire, c’est sexe et race : deux fois la même question.» En 1973, le chercheur arrive à Paris. France Culture propose au pensionnaire étranger à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm d’animer des émissions. «Sa première radio, Derrida l’a faite avec moi. J’ai fait Dumézil, aussi.» A partir de 1989, il devient maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Comme historien, «en étudiant les mythes et les sciences, chez les Anciens et les Modernes, il a souligné la diversité des constructions de l’altérité que ce soit par la langue, la religion, le sexe ou la race», souligne le Seuil. Maurice Olender publie notamment les Langues du paradis (Gallimard-Seuil-EHESS) en 1989, puis la Chasse aux évidences (Galaade) en 2007 (édité depuis sous le titre Race sans histoire, Points, 2009), étude du mot et du concept de «race» à travers les époques.

«Je suis du côté de l’autorité de l’auteur et non du pouvoir éditorial»

En parallèle, il mène une importante activité éditoriale. Il crée en 1981 la revue le Genre humain (Fayard, puis Seuil). Il entre en 1985 chez Hachette et crée déjà, avec un éclectisme revendiqué, «Textes du XXe siècle» où se côtoient Georges Perec, Jean-Pierre Vernant, Tristan Todorov, JB Pontalis, Marc Augé… Au Seuil, venu le chercher, ce sera la désormais mythique «Librairie du XXe siècle», avec cette ambition : «Le rêve de cette collection serait de ne publier que des auteurs qui seraient contemporains de leur présent», dit-il dans Singulier Pluriel, le livre d’entretiens réalisé en 2020 avec l’universitaire et critique littéraire Christine Marcandier. Editeur exceptionnel, «d’une humilité extrême», «qui vous révélait à vous-même», dit Ivan Jablonka, il a publié dans sa collection plus de 250 titres, Yves Bonnefoy, Italo Calvino, Paul Celan, Hubert Damisch, Marcel Detienne, Jacques Le Goff, Claude Lévi-Strauss, Nicole Loraux, François Maspero, Georges Perec, Jacqueline Risset, Jean Starobinski, Anne-Lise Stern, Norbert Elias, Jean-Pierre Vernant.

«Je ne suis pas éditeur, affirmait-il à Libération en 2017. Je ne lis pas les manuscrits qui arrivent à mon attention, ils partent au comité de lecture. J’ai toujours refusé d’avoir un bureau au Seuil. J’insiste sur ce point, car c’est un morceau d’anthropologie sociale. Un bureau, c’est un instrument de pouvoir, et je l’ai toujours refusé. Je suis du côté de l’autorité de l’auteur et non du pouvoir éditorial. Je vois les auteurs au café.» Depuis 2004, un fonds Maurice Olender avait été ouvert à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, où il avait décidé de donner sa bibliothèque. Maurice Olender, compagnon de la psychanalyste et romancière belge Lydia Flem, à son bureau le soir de sa mort, aura travaillé jusqu’à son dernier souffle, «un souffle qu’il transmettait à ses auteurs».

Le Monde daté du 31 octobre 2022

AOC, lundi 31 octobre 2022, « Maurice Olender (1946-2022) : un homme d’enthousiasme », par Fabrice Gabriel

Philologue et historien, auteur de travaux majeurs sur le mot de « race » et chercheur engagé contre le racisme, Maurice Olender était, depuis la fin des années 1980, le maître d’œuvre de l’une des plus belles collections de l’édition contemporaine : La Librairie du XXIe siècle. Il est mort le 27 octobre.

Il est presque d’usage, quand quelqu’un meurt, de dire à quel point il fut exceptionnel : c’est souvent comme un réflexe rhétorique, une convention d’obituaire. Or, Maurice Olender était exceptionnel, et ce n’est pas ici une formule, plutôt le retour à l’exacte étymologie du mot (ces mots qu’il aimait tant…) : ce drôle de petit homme a été plus qu’un grand éditeur, un intellectuel vraiment singulier et un maître, à sa façon, de l’amitié. Un maître qui n’aimait pas l’obéissance. Un homme qui faisait exception.

Maurice était un ami, un ami qui avait beaucoup d’amis, un ami dont il serait sans doute présomptueux de faire croire qu’on avait avec lui un lien privilégié, beaucoup d’autres personnes ayant été ses proches. Et pourtant… chaque relation, je crois, avec ses interlocuteurs si nombreux, avait pour lui quelque chose de privilégié, en tout cas de particulier, et cette possibilité de l’unicité dans le multiple faisait de lui, qui avait poli dans sa prime jeunesse anversoise des diamants imparfaits, une parfaite figure spinoziste : un homme absolument aimable. Pour le dire simplement, il était bien difficile de réfréner l’affection qu’il inspirait, et je ne saurais ici l’évoquer autrement que de façon personnelle, peut-être exagérément sentimentale, qu’on ne m’en veuille pas.

J’ai rencontré Maurice dans les années 90 : il m’avait envoyé un petit mot manuscrit – proprement illisible (ceux qui connaissent son écriture me comprendront…) – pour me remercier d’un article que j’avais consacré dans les Inrockuptibles à Daniele Del Giudice, dont il publiait les livres en français dans sa collection du Seuil, « La Librairie du XXe siècle ». Daniele et Maurice sont morts tous les deux, désormais, et c’est étrange de se retrouver seul à les évoquer : des amis fantômes, dont je continuerai d’entendre les voix, leur intonation particulière demeurant dans l’oreille, pour toujours, et pour Maurice cette façon très douce, presque chuintante, d’engager lentement une conversation au téléphone. Je ne sais plus très bien comment les choses se sont faites ensuite, mais c’était souvent autour d’une table, si bien que j’écrivis bientôt un portrait de Maurice en filant (un peu lourdement, je le crains) la métaphore de l’éditeur/cuisinier, qui composait sa collection comme on élabore un plat ou un menu… Cela l’avait beaucoup amusé, il me le rappelait souvent. 

La grande affaire, de toute façon, c’était bien la « Librairie » : une collection à nulle autre pareille, qui avait le propre d’ignorer les frontières entre monde savant et création littéraire, fiction et sciences humaines, et dont le catalogue demeure une sorte de bottin du meilleur, peut-être, qui fut produit depuis sa création en 1989… Faut-il citer quelques noms ? On n’en finirait pas, mais tout de même : Jean-Pierre Vernant, Jean Starobinski, Nicole et Patrice Loraux, Antonio Tabucchi, Lydia Flem, Giorgio Agamben, Arlette Farge, Jérôme Prieur, Italo Calvino, François Hartog, Georges Perec, Jean-Christophe Bailly, Michel Pastoureau, Paul Celan, Jacques Roubaud, Jacques Rancière, Henri Atlan, Norbert Elias, Yves Bonnefoy, David Shulman, Olivier Rolin, Marcel Detienne, etc. Cette collection, qui deviendrait « Librairie du XXIe siècle » au passage du millénaire, était d’abord un lieu d’amitiés, celles qu’élisait Maurice, ou que les circonstances – rhizomiques, en un sens – de sa vie intellectuelle et sociale faisaient naître, les ponts et embrassades s’opérant presque naturellement entre disciplines et auteurs…

Et si l’ensemble de cette Librairie garde une formidable cohérence, elle la doit à celui qui la composait, effectivement, comme on organise un dîner, avec un soin, un tact même, qui n’excluait jamais l’aventure, et surtout pas la curiosité. Maurice, en effet, n’était pas l’homme d’un seul champ universitaire, enfermé dans une unique spécialité. Bien sûr, et il prenait soin de le rappeler, c’était d’abord un érudit, philologue et historien, enseignant-chercheur à l’École des Hautes études en sciences sociales et auteur d’articles importants sur des figures singulières du monde antique (en particulier son cher Priape)… mais sa façon d’être un savant était elle-même particulière, comme s’il se refusait presque par instinct aux codes, voire aux clôtures, du strict académisme. 

C’était un homme ouvert, pour le dire autrement, qui a raconté dans un ouvrage magnifique et étonnant, une sorte d’autobiographie intellectuelle sans autre exemple connu, Un fantôme dans la bibliothèque (2017), quel était son rapport singulier aux livres : celui d’un « lecteur analphabète » né dans trois langues (le yiddish, le français, le flamand), qui abandonna tôt l’école pour y revenir tardivement mais avec passion, passant son bac à 22 ans après un détour par le théâtre, puis devenant lecteur étranger à l’ENS et chercheur au CNRS, qui allait écrire une sorte d’histoire personnelle des sciences humaines dans Les Langues du paradis : Aryens et Sémites, un couple providentiel (1989). Le mot de « race » fut alors au centre de ses questionnements et recherches, et la lutte contre le racisme un engagement jamais abandonné : son « Appel à la vigilance », publié dans Le Monde en juillet 1993, qui dénonçait – déjà ! – les complaisances envers l’extrême droite, reste d’une étrange actualité, pour ne pas dire d’une lucidité visionnaire. C’est dans cet esprit aussi qu’il avait créé en 1981 la revue Le Genre humain.

Maurice était demeuré un « petit Juif d’Anvers », ainsi qu’il me l’avait dit un jour en riant, mais il y avait chez lui quelque chose de l’Italie, avec son goût de la cuisine méridionale, et ses rituels qu’on pourrait dire ensoleillés : plaisir des saveurs, souci de la compagnie, amour de la musique, volupté malicieuse de la conversation. C’était un homme d’enthousiasme, et c’est bien cela que l’on voudrait mettre en évidence, enfin, pour dire ce que peut être aussi, presque idéalement, la vie de la pensée. Je crois n’avoir jamais rencontré quelqu’un, en particulier dans les milieux académiques, de l’édition ou des lettres, d’aussi peu blasé : Maurice était capable en permanence de s’enflammer pour une idée, un projet, un texte, la perspective d’un livre, d’un article ou d’une exposition, et ceux qui l’ont bien connu savent à quel point son obstination pouvait alors devenir presque fatigante, parfois ! C’était une obstination douce, pourtant, qui le faisait revenir à la charge toujours avec le sourire, une autre piste, un biais différent, comme une sorte de lieutenant Columbo des sciences humaines, si l’on peut se permettre cette image un peu cocasse… on ne saurait, du reste, se refuser ce qui peut faire (sou)rire : Maurice était un homme avec qui on riait, beaucoup, souvent, et pour tout dire un bon compagnon, qui aimait faire se rencontrer les gens et avait aussi ses habitudes, voire ses petites manies, le juste choix d’un restaurant, l’exacte sélection d’un hôtel, etc. Les détails l’intéressaient, parce que tout l’intéressait, et il mettait à toute chose une énergie peu commune, jamais brutale, épuisante parfois pour ceux qui le suivaient (ainsi un échange de sms pouvait-il durer, comme un échange au tennis, très longtemps avec lui, jusqu’au point gagnant du dernier mot, de l’ultime « merci » !).

Il faut en revenir à l’enthousiasme : ce n’était pas seulement un trait de caractère, mais une disposition qu’il convient de relier à son drôle de parcours, tel qu’il l’a raconté, on l’a dit, dans Le fantôme dans la bibliothèque : ce faux autodidacte érudit n’avait pas de préjugé, au fond, et le courage premier de s’engager dans ses goûts, ses curiosités, aussi bien que dans la vie de la cité. Parfois, avouait-il, il n’était pas sûr de comprendre d’emblée certains des savants qu’il publiait, dont les ouvrages n’étaient pas destinés a priori au « grand public », même lettré : mais il y avait dans son rapport au savoir une gourmandise partageuse absolument extraordinaire, et un sens très sûr de ce qui compte, ou comptera dans le monde intellectuel, qui est aussi, tout simplement, notre vie. Cet engagement valait aussi dans le quotidien, car Maurice était un homme de parole, à tous les sens du terme : un ami de confiance et un grand parleur qui, lorsqu’il n’était pas là, donnait des rendez-vous téléphoniques comme on vous invite à prendre un verre, et surtout pouvait vous aider vraiment si vous aviez quelque problème personnel, avec discrétion et chaleur, la même générosité qu’il mettait à faire lire ses auteurs, ses livres, ses amis. Tout cela, peut-être, se confond dans le sourire un peu rêveur que me renvoie de lui, aujourd’hui, une photographie : une émotion.

Encore une fois, on s’en voudrait d’avoir l’indélicatesse de surjouer publiquement l’intimité d’une relation amicale. Je ne peux pourtant m’empêcher de citer ici l’espèce de post-scriptum d’un « texto » envoyé par Maurice, trois ou quatre jours avant qu’il ne s’endorme définitivement, presque sur sa table de travail, œuvrant    encore à son livre sur Priape devenu comme le fil infini des jours à toujours recommencer : « revu le Marchand de Venise avec Al Pacino… sans Shakespeare Bach Mozart et les Nocturnes de Fauré on fait quoi ? ». Et sans Maurice, on fait quoi ?

L’hommage de la revue ALARMER

C’est avec une très vive émotion qu’ALARMER a appris la disparition de Maurice Olender, le jeudi 27 octobre 2022. Enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales, chercheur helléniste formé à l’« école de Paris » des études sur la Grèce ancienne, auprès de Nicole Loraux et de Jean-Pierre Vernant, Maurice Olender était également connu comme le directeur d’une collection sans pareille, passée de la maison Hachette aux éditions du Seuil sous les titres La Librairie du XXe siècle puis La Librairie du XXIe siècle.

Si ALARMER souhaite aujourd’hui lui rendre hommage, c’est en raison du rôle central que Maurice Olender a joué pour réarmer la société française, à commencer par ses intellectuels, face aux dangers d’une résurgence des idéologies racistes et d’extrême-droite à partir de la fin des années 1970. Embrassant d’un même regard la création du Front National, la diffusion des théories et provocations négationnistes et la tentative d’implantation de la sociobiologie américaine en France, Olender a lancé la revue Le Genre humain en 1981. Ses deux premières livraisons, La science face au racisme puis Penser/classer, rassemblaient entre autres des articles de Léon Poliakov, François Jacob, Albert Jacquard, Colette Guillaumin, Georges Perec, Jean Pouillon, Christian Delacampagne. Trois ans plus tard, la revue s’interrogeait sur La Société face au racisme, avec les contributions de Lydia Flem, Nadine Fresco, Serge Moscovici, J.B. Pontalis, Manès Sperber, entre autres. Plus tard, d’autres livraisons ont porté sur les migrations, la justice et le droit sous le régime de Vichy ou encore la microhistoire de la Shoah.

Maurice Olender fut également en 1993 à l’initiative de la publication dans le quotidien Le Monde d’un manifeste intitulé Appel à la vigilance qui entendait provoquer un sursaut de conscience à l’échelle européenne sur les dangers d’un retour des idéologies antidémocratiques, xénophobes et extrémistes qui semblaient alors renaître de leurs cendres d’après-guerre. Ce texte rassembla les signatures de centaines d’intellectuels, écrivains et artistes d’Europe.

Enfin, Maurice Olender demeurera comme l’auteur de deux livres majeurs dans le champ des études universitaires sur la race et le racisme. Ce fut d’abord Les Langues du paradis en 1989 qui montrait comment l’interrogation érudite sur l’origine des grandes familles de langues avait été, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, le terrain d’une description clivée et hiérarchique des groupes humains, ainsi divisés selon des lignes de race. Ce fut ensuite un livre en perpétuelle évolution, paru d’abord sous le titre La chasse aux évidences. Sur quelques formes de racisme entre mythe et histoire en 2005, puis Race sans histoire en 2009 (Race and erudition en 2009 et Razza e destino en 2014). Ce volume offrait un vaste ensemble d’études et de réflexions sur l’antisémitisme, tel qu’il a pu s’épanouir dans l’exercice intellectuel, dans la recherche érudite et dans les institutions savantes aux XIXe et XXe siècle.

Tout le parcours de Maurice Olender se présente comme une leçon de vie et un modèle d’intelligence au service de la lutte jamais gagnée contre la tentation du racisme et de l’antisémitisme.