Jean-Pierre Vernant, Dedans Dehors, 24 mai 2008

Un jour où je tentais de comprendre ce qui l’unissait à tant d’amis différents, de générations diverses, venant d’horizons professionnels et d’univers quelquefois éloignés, Jean-Pierre Vernant a eu cette réponse simple, qui tenait en un seul mot : « l’insoumission ».
Maurice Olender

 

Nous sommes en janvier 2008, un an après la disparition de Jean-Pierre Vernant. Avec François Vitrani, qui dirige la Maison de l’Amérique latine, nous rêvons d’une journée dédiée à quelques approches, non systématiques, de l’œuvre et de la vie d’un homme, Jean-Pierre Vernant, qui avait choisi de ne pas séparer les itinéraires du citoyen et du savant sans pour autant les confondre. Ce qui nous importait c’était de cerner certains aspects d’une démarche où la réflexion se confrontait aux « frontières entre passé et présent, entre différents passés, entre l’objectivité distante du savant et l’engagement passionné du militant ».

Nous savions que le Collège de France, l’Institut français de Naples, s’apprêtaient à rendre hommage à l’anthropologue et à l’helléniste et il n’était pas question pour nous d’organiser des journées d’études académiques.

C’est en reprenant l’un de ses derniers livres, Entre mythe et politique, que nous est venue l’idée du titre de la journée du 24 mai 2008 : Vernant dedans dehors.

Maurice Olender, Dedans dehors, Le Genre humain 2012/2, n° 53, p. 11 à 18.
L’ensemble du texte, accompagné de ses notes, est téléchargeable en pdf ici.
Le numéro complet peut être consulté sur Cairn.info en suivant ce lien.

Fonds Maurice Olender. Imec
Fonds Maurice Olender. Imec


Un peu plus d’un an après sa mort, le 9 janvier 2007, ses amis saluent Jean-Pierre Vernant – anthropologue et historien de la Grèce, résistant et intellectuel engagé. Bref entretien de Sylvain Bourmeau (Mediapart, 22 mai 2008) avec l’historien et éditeur Maurice Olender, à l’initiative de cet hommage qui se tiendra samedi 24 mai 2008.

Comment avez-vous imaginé cette journée d’hommage et pourquoi avoir choisi de la nommer « Vernant Dedans Dehors » ?

Avec François Vitrani, qui dirige la Maison de l’Amérique latine, nous avons intitulé cette journée « dedans dehors» – formule que Jean-Pierre Vernant (1914-2007) utilisait volontiers. Comme le Collège de France, où il était professeur, lui consacre un colloque en octobre 2008, où il sera principalement question des travaux de l’helléniste, nous avons pensé mettre l’accent ce samedi 24 mai sur le rayonnement de l’œuvre et souligner de manières diverses ce que peuvent être des liens nécessaires entre le « dehors » et le « dedans ».

Qui veut séparer le savant de l’homme engagé dans la cité se tromperait. Plus d’une fois Vernant a dit combien il ne fallait ni dans sa trajectoire ni dans son œuvre séparer le résistant et le militant du savant. Dans Entre mythe et politique, il écrit qu’il ne faut pas plus isoler l’érudit dans sa bibliothèque de l’homme public : « dans la démarche du savant comme dans les choix du militant, les deux pôles opposés du mythe et du politique n’ont jamais cessé de se nouer ». Autrement dit, si on sépare le chercheur du résistant « ni l’helléniste ni le militant ne trouvent leur compte ». Une précision : Vernant se sert de la formule, « dedans dehors », notamment pour signaler, à tel ou tel moment, le type de rapport qu’il entretient avec le Parti Communiste.

Quatre moments structurent la journée, autant de facettes d’un même homme ?

Oui, quatre moments pour deux scansions : poétique et politique. Le matin, plutôt le politique (avec la résistance, le communisme, la transmission des valeurs intellectuelles de l’ engagement, les pétitions, les appels….) ; l’après midi , le poétique, non seulement en raison de la parole des poètes présents, mais parce qu’il y sera question aussi de l’écriture de Vernant, de psychanalyse, de cinéma, de peinture, de littérature et d’amitié (concept également politique pour les anciens). Les exposés (voir le programme de la journée) montreront combien poétique et politique sont chez Vernant à la fois distincts et pourtant reliés, en vases communicants.

Un autre point encore pour illustrer ce thème « dedans dehors » et ce que vous désignez comme « les facettes » de l’homme. À diverses étapes de son œuvre, notamment en compagnie de Françoise Frontisi, François Lissarrague et Alain Schnapp, Vernant s’est interrogé sur les liens entre le visible et l’invisible en regardant et étudiant les figures chez les anciens. Or, ce qui lui est apparu (il ne faut pas oublier qu’il est philosophe de formation et historien des religions) c’est que les dieux grecs, visibles par leurs corps apparents, posent d’emblée la question de leur part invisible. Une figure divine peut, comme un masque, montrer pour cacher, désigner pour dérober. À ce propos, dans un bel entretien avec Claude Frontisi et François Lissarrague (publié en 2006 dans Perspective n° 1, la revue de l’INHA), Vernant pose la question suivante : « Comment est-ce qu’il peut y avoir en quelque sorte expérience de l’invisible à travers du concret visible ? »

Vernant s’interroge encore, de manière à la fois discrète et incisive : « Le fond de toutes les images, c’est cet incroyable paradoxe qui est le paradoxe de l’esprit humain : comment je peux rendre présent à la pensée et à la vision sensorielle quelque chose (qu’il s’agisse d’un souvenir, d’un rêve ou d’une image) dont, dans le mouvement même où je le rends présent, la fonction est de me le présenter comme absent. C’est ça mon problème, si je peux dire, épistémologique… »

Lire Vernant aujourd’hui (et les jeunes le lisent) peut être aussi une manière de s’interroger sur ces liens, souvent inextricables, entre le politique et le religieux, entre le dedans et le dehors. Puis encore de réfléchir sur ce que peut signifier cette fonction paradoxale d’une tension imaginaire, jamais apaisée, entre ce qui figure de l’absent et ce qui apparaît comme du présent.

Le carton peut être téléchargé en pdf ici. Fonds Maurice Olender. Imec